LE KEFFIEH : QUAND LA MODE S’INVITE DANS LA CULTURE PALESTINIENNE

Signe de tendance avec sa touche trendy, le keffieh a su conquérir toutes les fashionistas du moment. On le trouve maintenant sur tous les cous, avec différents coloris et styles. Mode oblige, la tendance a su inculquer ce nouvel accessoire aux gens sans pour autant vraiment détailler ses origines. Effet d’esthétique, de style ? La mode a sa raison que l’on veut plus adopter que comprendre. Mais qu’en est-il de toute l’histoire qui se cache derrière ce fameux foulard ?

Symbole par excellence de la lutte palestinienne

En effet, beaucoup de critiques et d’indignations ont été observées quand le premier keffieh a fait sa première apparition sur les tapis rouges et autres défilés de mode. Coup de cœur des créateurs et artistes dans la mode, cet accessoire a séduit plus d’un et tout le monde s’y est d’ailleurs mis.keffieh-noir-blanc

Certains s’agacent cependant de voir le symbole par excellence de la lutte palestinienne ravalé au rang d’accessoire de mode. En effet, qui dit mode dit : féminisme, sophistication, coquetterie, superficiel et toutes autres notions assez frivoles que nous renvoi ce monde.

Il est vrai qu’une fois relooké par les stylistes de chez Balenciaga, Channel et consorts, le keffieh (même si en arabe le mot est féminin) change de planète et se négocie juste un peu moins de 1600 euros…Jeu de couleurs, froufrous ou paillettes et nous avons le « must have » de la saison. Mais pour certains, et même s’il se réduit aux vitrines des boutiques trendy, ce succès du keffieh, arboré par des générations de militants engagés, est déjà de trop.

C’est à partir du milieu des années 1960 et l’entrée sur la grande scène internationale de la résistance armée palestinienne que le keffieh fait son apparition dans l’imaginaire visuel de la planète. Il fut par la suite un vrai symbole culturel, un signe pour tous les militants. A côté d’Arafat qui en a fait une sorte de signature graphique contribuant à en faire un personnage à part dans la galerie des portraits des hommes politiques de stature internationale, le keffieh apparaît régulièrement dans les médias à travers les photos des actions spectaculaires que mènent les fedayins (d’après Alain Rey, ce dernier mot est un peu plus ancien et remonte aux années 1956, celles de la guerre du canal de Suez). On en voit d’ailleurs sur tous les militants dans les reportages, films et journaux télévisés.

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Une identité nationale

Il se porte rouge et blanc dans les pays situés plus à l’Est – Jordanie, Yémen, Irak… où il est aussi appelé shemagh. En Palestine, le keffieh se porte plutôt en blanc et noir (mais les fractions les plus à gauche n’hésitent pas à choisir le modèle rouge et blanc, en signe de proximité avec les masses paysannes). Toutefois, quelle que soit la couleur, le keffieh est par principe un attribut exclusivement masculin. Aucune femme palestinienne n’en porte en effet, compte tenu de leur tenue traditionnelle. Le portrait de Leïla Khaled est en effet une exception : cette militante du FPLP palestinien participa à diverses opérations de la guérilla vers la fin des années 1960. Ceci contient donc plus d’une affirmation : celle de l’identité nationale palestinienne d’abord, celle de la lutte armée ensuite, et enfin celle de l’émancipation féminine. (Aujourd’hui membre du Conseil national palestinien, Leïla Khaled appartient également à l’Union générale des femmes palestiniennes.)

En réalité, le keffieh est devenu un symbole politique bien avant que la revendication nationale palestinienne finisse par s’imposer sur la scène internationale grâce à la lutte armée. Dès 1936, la coiffure des paysans – par opposition aux tarbouches des effendis urbains – fut adoptée par l’ensemble des Palestiniens au cours de la lutte menée alors par un des pères de la résistance, cheikk Izeddine Qassâm: il s’agissait, paraît-il, de permettre aux combattants de se fondre dans la masse de la population et de ne plus être repérés à cause de leur foulard.

Et pourtant…

A en croire Fred Halliday, l’histoire du keffieh relèverait de ce qu’un autre historien anglais, Eric Hobsbawm, a appelé une « tradition inventée ». En d’autres mots, c’est un peu comme de nombreux aspects de la célébration de Noël par exemple, qui tire son origine d’un peu partout et dans beaucoup s’accorderait à dire « une belle histoire tirée par les cheveux ». Dans un livre intitulé 100 myths about the Middle East, il affirme ainsi que le foulard devenu aujourd’hui l’emblème de l’identité palestinienne est de création récente. Il n’a donc pas obtenu cette identité nationale vraiment culturellement.keffieh

S’il existe depuis des siècles une industrie du textile spécialisée dans ce type de production, et notamment en Irak à Kufa, ville qui lui aurait donné son nom , et si les paysans du Moyen-Orient portent sans doute depuis plus longtemps encore un morceau de tissu enroulé autour de la tête, ce motif, précisément, aurait été inspiré d’un modèle dessiné dans les années 1920 pour la célèbre Légion arabe par une société commerciale sans doute d’origine syrienne mais installée à… Manchester ! Le rien qui change un peu toute l’histoire et qui permet aux créateurs de se défendre.

Ainsi, pour offrir une solution aux amoureuses de la mode qui pourraient être gênés par le fait de porter autour du cou toute une Histoire de la lutte palestinienne, un créateur israélien a eu l’idée d’inventer un « keffieh israélisé » (bleu comme le drapeau israélien, et avec l’étoile de David comme motif). Une initiative qui a naturellement déclenché la fureur de nombreux commentateurs arabes offusqués par cette odieuse récupération du patrimoine culturel arabe. Ils auraient peut-être dû se féliciter en fait de cet hommage indirect rendu par l’occupant à la culture de l’occupé ! Un comble dans le monde de la mode mais l’histoire perdure ainsi. Qu’ils se réjouissent tout de même : le keffieh des Palestiniens n’a pas totalement perdu sa puissance d’évocation vous pouvez même en trouver sur http://www.ethnikka.fr. En tout cas, le foulard (islamique ou pas) a su intégrer le monde du XXIème siècle et trouver sa place dans le monde des temps modernes.

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